jeudi 7 janvier 2010

vendredi 8 janvier - comme un mirage

- Allo ! Bonjour ! J'ai lu ta page d'écriture sur le trio Mamiwatta... Ce groupe m'intrigue. Est-ce que tu as trouvé le temps et le coeur d'en écouter un peu plus ?
- Oui, oui... J'en ai écouté quelques morceaux hier soir et j'ai même fait quelques recherches sur le web.
- Leur nom me fait penser à un trio japonais... C'est ça ?
- Pas du tout. Mais, laisse-moi te raconter... Nous en avons écouté quelques titres aussi pendant notre aller-retour à Hossegor.
- Où ? A Hossegor ?
- Oui, à Hossegor. Nous devions contrôler quelques travaux et nous en avons profité pour mettre les convecteurs "hors gel". Et, bien sûr pour aller faire un tour sur la plage quasi déserte, mais toujours aussi impeccable : les engins la nettoient en effet tous les jours, qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il fasse soleil, qu'il y ait ou non des gens sur le sable, avec ou sans chiens.
- Bon, d'accord. Il faisait froid ?
- Huit degrés dans la villa, huit degrés dehors.
- Une température supportable pour un jour de janvier... Mais, Mamiwatta, c'est quoi si ça n'est pas japonais ?
- Ce sont des français, tout simplement. Tu trouveras leur portrait et leur profil sur leur site myspace avec quelques morceaux en prime. Des morceaux qui te donneront une bonne idée de leur musique. Mais d'abord, nous sommes arrivés vers deux heures. Pas de restaurants ouverts, sauf une pizzeria ouverte toute l'année, qui reçoit, au déjeuner, des gens qui travaillent... Je veux dire : "pas des touristes". On a choisi une Royale et une Campagnarde. Le patron nous a apporté
une carafe d'eau et une bouteille de sauce épicée je-ne-te-dis-que-ça... aux piments forts d'Espelette. Une jolie transparence.
- Et Mamiwatta ?
- J'y viens. En fait ce nom est emprunté à une divinité honorée dans les Caraïbes et sur les côtes d'Afrique, en particulier au Gabon. C'est le nom d'une plage de Port Gentil. Cette divinité, mi-humaine mi-animale, mi-femme mi-poisson, mi-terrestre mi-aquatique, fait penser aux sirènes de l'Odyssée. Disons que c'est une sirène. Une sirène à peau blanche. Je note à ce sujet que l'album de 2007 a pour titre :"Sirènes" et que le texte de présentation fait clairement allusion à cet être mythique. On prête à cette divinité un pouvoir magique et tu peux noter que justement le premier album était intitulé "Magie Blanche". Tu notes le court-circuit ?
- Oui !
- De même, le titre 9 de l'album de 2007 est "La danse du lamentin". Comme tu le sais, c'est un animal marin qui a évoqué pendant longtemps dans l'imaginaire des marins... la figure des sirènes. Tu suis ?
- Oui ! Continue.
- Eh bien, avant de prendre la route de retour vers Pau, nous sommes allés faire un tour sur la plage. Un vent glacial. Et toujours cette fascination jusqu'au vertige devant le mouvement inépuisable des vagues. Flux et reflux, flux et reflux, encore et encore...



Flux et reflux. L'éternité ! L'océan sombre et le ciel se répondent en écho.

Quant à la musique du trio, elle a évidemment une couleur particulière du fait de la présence de l'orgue Hammond. Tu connais ce son entre vibrations et distorsions qui donne à toute phrase musicale une sorte de moelleux ou de délicatesse comme les couleurs d'une aquarelle. Le batteur lui est bien en place. Si j'osais, je dirais qu'il mène son affaire à la baguette. Et l'accordéoniste vient mettre un liant à sa façon avec la juste acidité qu'il faut pour marquer sa différence avec l'orgue. En tout cas, j'y reviens, l'orgue donne un son spécifique au trio, en quelque sorte sa signature. Signature sonore, l'orgue ; signature textuelle, les sirènes et leurs pouvoirs magiques : "la magie blanche" est donnée sous trois interprétations différentes sur les deux cds. C'est un signe, non ?
- En tout cas, ça y ressemble.
- Mais avant de quitter la plage, l'esprit occupé par l'écoute de Mamiwatta, j'ai pris deux photos de ce que j'ai pris d'abord pour un mirage. A quelques encablures de la plage, regarde bien... Qu'est-ce que tu vois ? Une sirène qui émerge des profondeurs du Golfe de Gascogne. Une sirène... Une Mami Watta ? Eh non... Comme tu le vois, elle est noire.



En observant le phénomène de plus près, qu'est-ce que je vois ? Un surfeur. Un seul, qui se laisse littéralement bercer par les rouleaux, qui disparait dans l'écume, qui apparait sur la crête d'une vague, qui disparait puis réapparait, comme un bouchon.




- J'espère qu'il avait un bon équipement...
- Ta poésie me surprendra toujours.




mercredi 6 janvier 2010

jeudi 7 janvier - le père noël fait du rab'

Le 30 décembre, j'avais commandé deux cds à la boutique en ligne "accordeon-musicstore.com", dont Thierry Descaillot assure la gestion. Impeccable gestion (clarté du catalogue, lisibilité des procédures, suivi des commandes, etc...) : j'ai pu le vérifier à travers plusieurs commandes. Bref, sur le coup d'une heure trente, cet après-midi, le claquement du volet de la boite à lettres me signifie que le facteur vient de passer et de déposer "quelque chose". Ce "quelque chose", c'est bien le colis que j'attendais. Il me suffit de regarder l'adresse de l'expéditeur pour le vérifier.

A l'intérieur, la facture, les deux cds que j'avais commandés et un exemplaire de "Djangobrasil" comme cadeau en contrepartie des 100 points que j'ai obtenus par mes commandes précédentes. Un geste fort sympathique. Les deux cds sont deux albums portant respectivement en titre "Mamiwatta / trio Jazz / Magie Blanche" et "La Mamiwatta / Sirènes".

De ces deux opus, je ne sais absolument rien, sinon qu'ils font partie du catalogue "accordeon-musicstore.com" et que cela m'avait paru suffisant pour prendre le risque de les commander. Je découvre donc que dans les deux cas il s'agit de la création d'un trio : Patrick Revelli, accordéon, Bernard Suchel, orgue et clavier, Pascal Fraioli, batterie. "Magie Blanche" a été enregistré les 6 & 7 septembre 2004 au CNR de Saint-Etienne. "Sirènes" a été enregistré le 1er décembre 2007 en conditions live, hormis deux pistes, 4 et 10, à Lyon, le 10 mars 2007. La feuille de présentation précise que Patrick Revelli joue sur accordéon Cavagnolo ; pour Bernard Suchet, on lit orgue Hammond & KeyB ; quant à Pascal Fraioli, son nom est orthographié Fraïoli, ce qui sonne plus provençal.

Mais l'heure tourne, inflexible, irréversible, et je dois aller rendre visite à mes vieux parents, à Nay, à la maison de retraite Saint-Joseph. Mon père tournera la quatre-vingt-neuvième page de sa vie dans moins d'une semaine et ma mère le suivra de près. A cet âge, il semble que la vie ne se maintienne que par miracle à force de soins attentifs et permanents. Ils disent qu'ils sont las de la vie, mais je dois dire que je ne me représente pas clairement ce qu'ils entendent par là, car maints indices me montrent qu'ils tiennent à cette vie qu'ils jugent parfois trop longue.
Avant de partir, je propose à Françoise d'explorer un peu l'un et l'autre album. "Pas question ; j'attends ton retour...".
A mon retour, nous écoutons quelques morceaux de "Sirènes", le plus récent des deux cds, puis quelques uns de "Magie Blanche". Nous sommes d'emblée frappés par l'homogénéité du trio, par l'unité du style de jazz qu'il joue, par la complémentarité de l'orgue Hammond et de l'accordéon, en quelque sorte la rencontre de deux saveurs : le sucré et l'acide. Mais décidément le coeur n'y est pas. Les retours de Nay me laissent, comment dire ?... sur le flanc, lessivé, rincé, cuit... Un mixte de tout ça, qui rend toute tentative d'écoute, et peut-être même tout effort d'attention illusoire. Mieux vaut attendre des conditions meilleures. Je sens bien en effet que ces deux albums méritent toute ma disponibilité.



mardi 5 janvier 2010

mercredi 6 janvier - à propos de mon intérêt pour esszencia

Je me suis souvent référé dans ce blog à deux notions du jugement esthétique conçues par Roland Barthes et explicitées dans son ouvrage sur la photographie :"La chambre claire - note sur la photographie", publié par Gallimard / Seuil dans la collection "Cahiers du cinéma", à savoir les notions de studium et de punctum. Ces deux notions font partie de mon outillage intellectuel de base pour comprendre le plaisir que j'éprouve à l'écoute de certains morceaux sur cd ou en concert.

Dans cet ouvrage en effet, Roland Barthes s'interroge, disons dans une perspective phénoménologique, sur l'origine de l'intérêt tout particulier qu'il éprouve à la contemplation de certaines photographies. Son analyse le conduit très vite à repèrer que le plaisir que lui donne cette contemplation résulte de la présence, de la co-présence, dit-il, de deux éléments hétérogènes, en ce sens qu'ils appartiennent à deux mondes différents. Le premier élément relève du monde de l'information. C'est ainsi que l'intérêt suscité par nombre de photographies vient de ce que celles-ci m'apportent une information sur ce qu'elles représentent. Elle m'apprennent quelque chose. Elles m'informent. En cela réside tout leur intérêt. Mais s'il n'y a que cela, mon intérêt reste moyen, sans plus d'affect que cela. Je reste un peu à l'extérieur. On pourrait parler, pour désigner ces photographies, de témoignages. Roland Barthes désigne cet intérêt par le terme de studium. Mais, parmi ces photographies, certaines, de surcroît, me touchent particulièrement. Quelque chose, en elles, ce peut être un détail, me frappe au corps et au coeur. Comme une flèche. Si j'osais prolonger la pensée de Barthes, je dirais que de ce coup, qu'il désigne par le mot de punctum, on ne se remet jamais. Cette piqure ressentie ici et maintenant est à jamais inscrite dans notre personne même. Je pense à telle photographie de Cartier-Bresson ou de Doisneau, à tel dessin de Picasso, à telle pièce de Galliano. Je préfère le mot pièce à celui de morceau, car dans mon imaginaire il connote une composition d'ensemble que je ne reconnais pas dans le terme morceau. En tout cas, quand on a senti ce choc, c'est pour la vie. Pour l'éternité quoi ! Pour le sentir, il faut, me semble-t-il que d'une certaine façon l'on se reconnaisse dans la représentation à laquelle on se confronte. Une sorte de recontre avec soi-même.

Cette analyse donc fait partie de mon équipement intellectuel et je m'y réfère chaque fois qu'en écoutant de l'accordéon, je me sens comme saisi d'émotion. "Qu'est-ce qui m'intéresse à ce point ? Qu'est-ce qui me touche de cette manière ?". Armé de ces deux questions, j'essaie souvent de remonter le cours de mon plaisir et je trouve la plupart du temps que ce cheminement m'ouvre des horizons explicatifs assez éclairants.

C'est ainsi que j'ai procédé après avoir écouté plusieurs fois "Esszencia" sans qu'à aucun moment mon intérêt et mon plaisir ne faiblissent. Intérêt pour le livret explicatif et descriptif concernant les vins sélectionnés, intérêt pour le schéma d'aide à l'écoute, intérêt pour la mise en correspondance des vins et des sons, etc... Toutes informations qui contribuent à construire le plaisir de l'écoute, mais qui en tant que telles ne sauraient suffire à fabriquer une oeuvre artistique. A ce moment du parcours esthétique auquel on est convié, on est encore dans un monde conceptuel. Disons intellectuel. Mais là où l'on change de monde pour accèder au plan artistique (du point de vue de la création) ou esthétique (du point de vue de la contemplation), c'est en étant saisi par les surprises de la composition ou des improvisations, par une impression paradoxale de surprise et d'évidence : on ne s'attendait pas à écouter ça, mais pourtant, c'est évident, c'est comme ça que ça devait être. En termes d'analyse donc, studium et punctum.

Mais, en l'occurrence, mon analyse m'a conduit un peu plus loin, en tout cas plus loin que je ne l'avais imaginé. En lisant les notes de présentation d'"Esszencia", j'ai compris que j'avais affaire à un projet au sens le plus complet du terme : une idée (intention, visée), et des moyens (plans, ressources) mobilisés pour la réaliser effectivement. Cette prise de conscience est pour moi d'une grande importance, car je dispose dorénavant de trois notions et pas seulement des deux empruntées à Barthes pour essayer de comprendre d'où procède le plaisir que je peux éprouver. Je comprends bien en effet que cette reconnaissance d'un projet est une composante fondamentale de ce plaisir. Je pense par exemple à tel ou tel album de Galliano ou de Mille, je pense à tel concert comme "Mare Nostrum" à Gaveau ou "Luz Negra" ou encore "Love Day"... Je pense à telles expositions de peinture comme, dernièrement, celle de François Dilasser à Bordeaux... Je pense à des expositions de photographies de Cartier-Bresson, de Sander, de Riboud ou encore de Diane Arbus... A contrario, mais je ne citerai pas de cas, je trouve que lorsqu'on a le sentiment par exemple d'avoir affaire à un album fait de pièces et de morceaux disparates ou à une exposition sans fil directeur, eh bien ça gâte le plaisir.

En conclusion, je suis bien content d'avoir ainsi, par l'intermédiaire d'"Esszencia", complété et approndi mon petit équipement critique et analytique, qui se compose maintenant de trois notions : studium, punctum et projet.

lundi 4 janvier 2010

mardi 5 janvier - accordéon & accordéonistes est arrivé-é-é

Je suis un fidèle lecteur de la revue "Accordéon & accordéonistes" depuis le numéro 42, mai 2005. 5,50 euros. J'ai toujours eu le plus grand plaisir à aller l'acheter, au début de chaque mois, au point "presse" de l'hypermarché où j'ai mes habitudes et mes repères. En ce début de janvier 2010, j'ai donc acheté le numéro 93. 7 euros. Sans doute pour la dernière fois, car suivant une demande insistante de la rédaction depuis plusieurs numéros, je viens de poster ma demande d'abonnement. Je crois que c'est un geste de soutien nécessaire à ceux qui oeuvrent pour sortir cette revue indispensable. De toute façon, je n'ai jamais rencontré un amateur d'accordéon au point "presse", qui reçoit d'après mes observations environ cinq ou six exemplaires chaque mois et qui en vend quatre ou cinq.

De ce numéro 93, je retiens une dizaine de points qui, à des titres divers, m'ont intéressé :

- page 7. "Echos". Compte-rendu du festival "Jazz'n'klezmer". Texte et photographies de Françoise Jallot. Comme toujours, vivant et enthousiaste. On saisit bien l'esprit des concerts.
- pages 30-33. "Entretien". Elzière, Colin & Cravic à la conquête du Japon. Propos recueillis par Philippe Krümm. Assurance sérieux et information puisée à la source en toute amitié... de longue date. Après "Paris-Moscou", "Paris-Tokyo" ?
- pages 34-36. Excellent dossier signé Jonathan Duclos-Arkilovitch :"Jazz Accordéon : quoi de neuf en 2010 ?". Un bon article pour connaitre l'actualité et suivre les projets d'une dizaine d'accordéonistes qui justement valent la peine d'être suivis. Utile comme un bon GPS. Didier Ithursarry, Daniel Colin, Ludovic Beier, René Sopa, Marcel Loeffler, Daniel Mille, Lionel Suarez, Francis Jauvain, David Venitucci, Vincent Peirani et Marc Berthoumieux. Pour ma part, je pense que Jacques Pellarin, un accordéoniste que j'apprécie beaucoup et qui construit pièce après pièce une oeuvre cohérente et estimable, je pense que Jacques Pellarin donc aurait eu sa place dans ce catalogue. Une suggestion peut-être à la rédaction de la revue : consacrer une "tête d'affiche" à cet accordéoniste, dont le parcours de Baïkal Duo à "Sound of Philadelphia" en passant par "Sous d'autres jazzitudes" ou "Champlong" ne manque ni d'intérêt, ni de talent.
- pages 37-39, "Entretiens" de Françoise Jallot avec Patrick Neulat, accordéoniste de "Syrano" ; avec le leader du groupe ; enfin avec Abd Al Malik qui slame accompagné par Marcel Azzolla ou par Jean-Louis Matinier.
- pages 42-44, "Entretien" de Philippe Krümm et Sandrine Toutard avec Raul Barboza à l'occasion de son dernier opus "Invierno en Paris". Très intéressant du point de vue informatif (composition de cet album ; circonstances et inspiration) d'une part et d'autre part du point psychologique (histoire personnelle de Barboza, choix musicaux, etc...).
- pages 45-51, divers "Entretiens" conduits par Françoise Jallot auprès d'Olivier Olivero, accordéoniste de "Rageous Gratoons", auprès d'Isabel Douglass, accordéoniste de "Rupa & The April Fishes", auprès de Takashi Kamide, accordéoniste du Soleil Levant et enfin de Mélanie Brégant, qui semble bien engagée sur la voie d'une carrière exceptionnelle.

Une remarque pour terminer ce survol : pages 66-68, trois pages de "Chroniques", soit douze colonnes. Trois colonnes sont consacrées à un disque de Marie-France, "Visite Bardot". Sept à des cds relevant de la catégorie "musette". Deux à deux dvds et à un livre. Et donc - le calcul est vite fait - zéro colonne pour le jazz, le classique ou la world music. Est-ce un choix éditorial ou une absence conjoncturelle ?

dimanche 3 janvier 2010

lundi 4 janvier - à propos d'esszencia

J'ai dit hier toutes les qualités que j'avais trouvées à "Esszencia", en particulier celle qui le caractérise comme un objet culturel complexe et pas seulement comme une oeuvre musicale, même si cette qualité est sa caractéristique principale. Je voudrais revenir maintenant sur une idée, qui m'intéresse beaucoup, quant à l'écoute et à la composition propre à cet opus. Sept morceaux composent la "suite pour le vin", consacrée au plaisir de la dégustation et à la mise en correspondance entre ceux-ci et cinq crus. Cette suite comprend en effet une ouverture en forme de chanson à boire, puis quatre morceaux correspondant à quatre vins et enfin deux morceaux correspondant au dernier cru.

Considérons, par exemple, le texte de présentation de "Saumur - Cuvée Trésor", Bouvet-Ladubay, pièce pour accordéon solo, composée par Bruno Maurice. Je cite :"Deux idées maîtresses ont guidé l'écriture de cette pièce pour accordéon seul : d'une part la légèreté et la finesse des bulles, d'autre part la plénitude en bouche. Après une courte introduction présentant le vin encore en bouteille dans sa couleur brillante (arpèges majeurs dans le médium) et dans son pétillement délicat jusqu'au saut du bouchon, Bruno Maurice utilise les techniques contemporaines de l'accordéon (jeu de soufflet, écho entre les deux claviers) et l'écriture en phrases ascendantes pur construire, autour d'un fil conducteur constamment varié (bulles puis mousse) une pièce dans laquelle la partie centrale, calme, grave et prégnante, évoque la richesse, la plénitude et la puissance des arômes".

En fait, quelle que soit l'intention du compositeur et les images qu'il mobilise pour donner l'équivalent sonore du complexe de sensations que le vin a pu susciter chez lui, il me parait évident qu'il ne s'agit pas pour lui de donner par les sons une image du seul vin. Ce que traduisent les sons, ce ne sont pas des objets ou des phénomènes définis, mais les sensations qu'ils provoquent. Or, ces sensations peuvent résulter de la rencontre avec d'autres objets. Du coup, que l'on connaisse ou non le titre d'une oeuvre, on a tout loisir en tant qu'auditeur d'évoquer à son tour tel ou tel phénomène ou objet perçu par sa propre expérience, si bien que le plaisir de l'écoute est, me semble-t-il, moins lié à l'évocation de réalités particulières qu'à leurs qualités. Qualités qui peuvent correspondre à toute une série de réalités comparables par leur structure. Comme si l'écoute d'un morceau, loin de se réduire aux seules images évoquées par l'auteur, nous donnait l'occasion d'évocations multiples, potentiellement l'évocation de tous les éléments d'un axe paradigmatique a priori indéfini.

C'est en ce sens, pour essayer de rendre compte de cette expérience, que dans d'autres textes j'avais osé l'expression paradoxale d'abstraction concrète. Abstraction, car l'écoute ne nous impose pas telle évocation ou telle image, à l'exclusion de toute autre ; concrète, car il s'agit bien de sensations, d'une expérience immédiatement sensible, même si son objet est indéfini. Du coup, on comprend bien comment toute écoute d'une oeuvre musicale est le résultat d'une collaboration, voire d'une coopération, entre un compositeur, un interprète et un écoutant (participe présent exprimant, par définition, l'action).

C'est pour cela aussi que j'ai plaisir à lire et à écouter "Esszencia"...

dimanche 3 janvier - esszencia

- Allo ! Bonjour ! Tu as un peu de temps ? Je viens de découvrir un disque, "Esszencia", une oeuvre magnifique à bien des égards. J'aimerais t'en parler et te donner envie de venir l'écouter. Si tu es d'accord, je mettrai en carafe un petit Jurançon, que je veux te faire goûter absolument. Ne viens pas à l'improviste. Je veux absolument te faire déguster mes deux découvertes en même temps. Tu vas comprendre pourquoi... Tu m'écoutes ?
- Je suis tout ouïe. J'ai tout mon temps.
- Comme tu le sais, je visite régulièrement le site de Bruno Maurice, pas aussi fréquemment que Françoise, mais au moins une fois par semaine. Il y a quelques jours, à côté d'autres informations, j'ai découvert avec plaisir qu'il avait mis en accueil l'une des photos que j'avais prises au concert Barbara - comme par hasard, il débouche une bouteille - et avec surprise, dans sa discographie, un album qui m'était inconnu :"Esszencia". Sous la photographie de couverture, la mention "indisponible actuellement". Bref... je t'épargne le récit de mes recherches. Au bout du compte, j'ai pris contact avec Jean-Pierre Chalet, qui me semblait être l'un des organisateurs de cette réalisation. Je te montrerai notre échange de courriels. Quelqu'un de sympathique, chaleureux et d'évidence passionné.

http://web.mac.com/jpchalet/Site_officiel/Accueil.html

Re-bref ! Il lui reste quelques exemplaires et il me propose de m'en envoyer un pour environ 9 euros plus les frais de port. En attendant, il m'envoie le lien pour aller sur son site et télécharger directement une sélection de ses oeuvres. Il est pianiste, compositeur et musicologue. Je te donnerai ce lien.

http://perso.numericable.com/jean.pierre.chalet/Le_CD_du_site.html

Re-re-bref ! Samedi, vers 13 heures, un claquement qui m'est familier. Le volet de la boite à lettres. Je n'osais espérer recevoir si vite cet envoi.
Rituel. Je pose l'enveloppe devant moi. Je la regarde. Je note l'adresse de la poste d'envoi, l'heure, etc... Surtout, j'imagine le contenu.

En fait, ce que je trouve à l'intérieur est plus complet que ce que j'attendais. Le cd bien sûr, de très belle facture tant du point de vue graphique que plastique, avec de belles couleurs, mais aussi un courrier fort cordial. Je lis :"C'est avec plaisir que je vous fais parvenir le cd "Esszencia" que vous m'avez demandé, auquel je joins la version courte "Le Son du Goût" réalisée pour être suspendue aux bouteilles de vins illustrés par la musique. Vous trouverez dans celle-ci toutes les analyses des crus choisis qinsi qu'un petit schéma d'écoute permettant de mieux comprendre et percevoir l'écriture de chaque pièce".
-
Je comprends ton enthousiasme. C'est une idée qui ne pouvait que te plaire.

- Tu imagines ça... Comme il y a des étiquettes conçues et réalisées par des artistes dessinateurs ou peintres, étiquettes qui participent au plaisir de la dégustation, on a des créations musicales destinées à "consonner", si tu m'autorises l'expression, avec des vins sélectionnés. Un rêve d'esthète !

- Je rêve !

- Sur la photographie ci-dessous, tu peux voir [il faut imaginer ici que mon interlocuteur dispose d'un vidéotéléphone] d'une part l'emboitage-carton et le boitier du cd, d'autre part "Le Son du Goût", le mini-disque, avec en dépliant la description de chacun des vins sélectionnés et un schéma d'écoute correspondant.

En fait, le projet fondateur de ce bel "objet" est de créer une correspondance entre la culture du vin ou, si l'on veut, une approche oenologique et la musique en tant que mise en forme de sons. Une association entre la vue, l'odorat, le toucher, le goût et l'ouïe. Je note à ce propos que Bruno, au cours des deux concerts Barbara, a toujours débouché ses bouteilles à l'instant "t", en musicien.
Je cite deux passages du mini-guide :"Chaque morceau est représenté par un schéma d'écoute afin de faciliter la compréhension du rapport musique et vin. La répartition des instruments, toujours identique, est... la suivante : clarinette, basson, accordéon, guitare, piano (sauf dans "Saumur" pour accordéon solo)". Entre parenthèses, nous avions déjà eu le plaisir d'entendre Bruno l'interpréter à trois reprises, la dernière fois cet été à Nogaro. Je continue :"La musique de ce disque n'est pas une musique purement descriptive. Elle n'a donc pas été conçue pour que s'établisse à chaque note une correspondance exacte avec un arôme. Liée très précisément aux vins sans lesquels elle n'aurait pu exister sous cette forme, elle s'attache elle aussi aux qualités de richesse, d'élégance et d'équilibre".



Sur cette dernière photographie, tu peux voir les cinq musiciens de la formation CDL+, à savoir Jean-Pierre Chalet, piano, Jean-Jacques Decreux, basson, Claude Louarn, guitare, Frédéric Louis, clarinette, Bruno Maurice, accordéon. La notice ajoute la participation de François Gillardot, clarinette. Le disque a été enregistré les 28-29-30 décembre 1997, Salle de l'Institut, à Orléans. C'est une production "Charlotte Productions", distribution Night and Day.



Bon, maintenant, il s'agit que tu viennes écouter tous ces beaux morceaux. Au total, grosso modo, 75 à 80 minutes de bonheur. C'est une musique très élaborée, très pensée, y compris les moments d'improvisation. Très contemporain et, en tout cas, de toute évidence, la création de musiciens "cultivés", je veux dire par là qui s'inscrivent dans une culture qu'ils connaissent et qu'ils maitrisent, et qui la respectent tellement qu'ils prennent le risque de la continuer. Une musique vivante donc. Tu sais quelles sont mes réticences à l'égard de l'art conceptuel, eh bien, en l'occurrence, je dirais volontiers que c'est une musique fondée sur un concept très clair (clair et distinct dirait Descartes), la correspondance entre les sensations du vin et les sensations sonores, la correspondance entre ces deux dispositifs générateurs de plaisirs, mais qui loin de s'y réduire lui donne une âme en le réalisant. J'ajoute qu'on perçoit aussi à cette écoute en quoi peut consister un travail de création artistique. Ce n'est pas rien.
- Tu me mets l'eau à la bouche...
- Quoi ?
- C'est une façon de parler. Tu peux déboucher ton Jurançon.
- Un dernier mot. "L'Esszencia, la quintessence du Tokaj, vin hongrois préféré de W.A. Mozart est le jus de goutte qui s'écoule naturellement par gravité, sans aucun pressage...". Etc... Quand tu viendras, je te ferai lire la suite et, bien sûr, le livret du cd et le mini-guide du mini-cd. En attendant, il me reste du foie mi-cuit, je prépare des canapés...




samedi 2 janvier 2010

samedi 2 janvier - le jour des cadavres

Il y a dans la famille une sorte de rituel, auquel nous ne saurions déroger : après avoir aligné sur l'étagère de la salle à manger et contemplé pendant quelques jours avec reconnaissance, affection puis regrets les meilleures bouteilles que nous avons bues à l'occasion des réveillons, vient inexorablement le jour où il faut bien se résoudre à jeter les divins flacons aux oubliettes.

Samedi, 2 janvier : il est bien temps d'accomplir ce travail de mémoire. C'est le jour des cadavres. Ce travail de mémoire, bien que pénible, est nécessaire, car c'est la disparition des dernières traces du divin breuvage qui excite à nouveau notre désir d'ouvrir bientôt d'autres bouteilles. Histoire de les comparer aux disparues.


Mais avant d'ouvrir d'autres bouteilles, je sais que d'autres plaisirs m'appellent. Je viens en effet de recevoir ce matin un disque, que dis-je, un objet culturel : "Esszencia"... J'ai commencé à l'écouter : tout me porte à penser que la dégustation sera délicieuse.

Dès que possible, dès demain j'espère, je raconterai comment j'ai eu connaissance de cette oeuvre, car il s'agit bien à proprement parler d'une oeuvre. Et déjà je sais que j'aimerais transmettre à chacun le désir de savourer à son tour cette sorte d'élixir, "Esszencia" !

A suivre...