lundi 25 avril 2011

mercredi 27 avril - teodoro anzellotti, domenico scarlatti, vivi felice

En ce lundi de Pâques, j'ai rendu visite à mes parents, à Nay, où ils résident dans une maison de retraite. Pour m'accompagner sur le chemin de l'aller et du retour, avec un détour par leur villa de Baliros, fermée maintenant depuis deux ans, mais que je surveille et où je retire leur courrier, j'ai choisi un album de Teodoro Anzellotti. J'avais envie de l'écouter avant même de choisir tel ou tel compositeur, qu'il a interprété. John Cage ? Janacek ? Mauricio Kagel ?  Eric Satie  ? Le choix est difficile. Finalement, ce sera Domenico Scarlatti...

- "Teodoro Anzellotti / Domenico Scarlati : Vivi Felice !", 2001. Winter & Winter.

Domenico Scarlatti (Naples 1685 - Madrid 1757) est un compositeur baroque et claveciniste virtuose.

Il est né la même année que Georg Friedrich Händel et Johann Sebastian Bach. Considéré comme un virtuose du clavecin, il composa maints opéras et sonates (on en dénombre 555). Ne parvenant pas à se fixer en Italie, il s'installa d'abord au Portugal, puis en Espagne, à Séville, Madrid et Aranjuez. C'est l'un des compositeurs majeurs de l'époque baroque, en particulier de la musique pour clavier.
L'album est composé de quinze pièces, essentiellement des allegros et andantes de sonates, dont on trouvera le titre et dont on pourra écouter des extraits significatifs sur le site ci-dessous.

http://www.cduniverse.com/search/xx/music/pid/1598621/a/Vivi+Felice!+Accordion+Music+By+Domenico+Scarlatti.htm

Je suis arrivé à Nay en tout début d'après-midi. Nay est à vingt-cinq kilomètres de Pau. Le temps d'entrer dans le monde de Scarlatti tel qu'Anzellotti l'interprète. Du pur baroque. Jubilatoire ! Un accordéon qui sonne comme un clavecin. De l'horlogerie suisse !

Ma mère, qui est vissée sur son fauteuil roulant, vit dans un monde écrasé par le stress. Tout est source de craintes et tremblements. Décidons-nous que je l'appellerai au téléphone mercredi vers 14 heures, elle est torturée par l'angoisse de ne pas être prête, car le mercredi est jour de douche, entre 10 et 11 heures, et même si ce moment n'a jamais excédé 11h et quart, il se pourrait que cette fois... quelque catastrophe vienne l'empêcher d'être présente à notre rendes-vous. Quand je viens lui rendre visite, deux fois par semaine, on compte ses mouchoirs, on les déplie, on les replie, on les dispose suivant un principe obscur, mais contraignant, qui fait alterner les couleurs de manière plus ou moins aléatoire. On compte ses sous-vêtements, on les déplie, on les replie et on les ordonne suivant un principe... (air connu). On contrôle ses robes, dont on vérifie chaque bouton. On les déplie à plat sur le lit pour en contrôler la longueur et la largeur et pour les comparer. On les range dans l'armoire suivant un principe... (air connu). Disons que son caractère obsessionnel ayant évolué, elle est un peu toquée. Un psychiatre, spécialiste en gériatrie l'a examinée. Tout est normal, lui a-t-il dit. J'en suis heureux. Je n'étais pas persuadé que ses capacités d'autonomie étaient intactes. L'homme de l'art m'a rassuré. Un doute cependant. Il y a quelques jours, alors que je lui téléphonais, je l'ai entendue me demander de lui faire passer un calendrier posé sur une table de sa chambre. Un peu interloqué, je lui ai demandé :"Mais, à qui parles-tu ?". "Mais, à toi, me dit-elle !". Un psychiatre l'a examinée. Tout est normal, a-t-il conclu.

Quant à mon père, après deux admissions aux urgences à quelques semaines d'intervalle - hémmoragie liée à des ulcères au niveau de l'oesophage ; défaillance respiratoire et circulatoire - il se remet physiquement. Mais, ici ou là, ses mains et ses bras se couvrent de marques bleues, comme des hématomes ; depuis son retour, il ne supporte plus son appareil dentaire ; il se déplace avec un déambulateur, qu'il oublie parfois. Mais rien n'est simple : il peut se déplacer fort bien sans son déambulateur et aussitôt après tomber en s'entravant dans ce même engin. Il passe son temps dans sa chambre ou au foyer. Il somnole et, cinq ou six fois par heure, il se lève pour aller aux toilettes. Il revient, désolé et congestionné, en disant :"Je peux pas ! ". Quand les toilettes sont occupées, il va par les couloirs trouver une chambre vide et il pisse dans le lavabo. Parfois, il se rhabille ; parfois, il échoue à remettre en place son pantalon. Alors il erre de chambre en chambre en le laissant tomber en accordéon sur ses chevilles. Quand il me voit, il s'écrie, les mains crispées sur son ventre :"Michel ! J'ai mal ! J'ai mal !". Je lui souris. Je lui dis :"Je t'ai apporté des gâteaux !". "Ah ! Merci... Tu m'en donnes ?". Les aide-soignants ont accepté de mettre à sa disposition deux boites métalliques où il peut se servir. Il me dit qu'il ne sait pas où trouver ces boites, mais dès que j'ai le dos tourné il sait aller vers ce qu'il désire. Souvent, il enfourne ces biscuits au point de s'étouffer.



Mon père ne va plus voir ma mère dans sa chambre. Elle ne lui reconnait que des défauts et il a fini par se lasser. Met-il un polo, il aurait dû fermer tous les boutons ; met-il un jean, ça n'est pas un vrai pantalon ; et, est-ce que son mouchoir est propre, au moins ? Il s'en va en marmonnant :"Tu m'emmerdes !". Le psychiatre de l'établissement avait prévu de faire passer un examen psychologique à mon père. Il a renoncé, ne pouvant établir entre mon père et lui ne serait-ce qu'un début de communication.

Dois-je dire qu'en dépit des compétences et du dévouement de l'équipe soignante, tous les résidents disent à qui veut les entendre leur malheur, leur désir d'en finir, leur sentiment de déréliction absolue. Les uns m'appellent pour que je les accompagne chez eux, d'autres pour que j'appelle un taxi ou leurs enfants ; d'autres encore appellent une aide-soignante pour aller aux toilettes, pour retrouver leur chambre ou pour parler, tout simplement. Beaucoup sont comme des foetus dans leur fauteuil. Un long sommeil à peine interrompu par le goûter. Mon père me dit :"Tu me donneras des gâteaux pour le goûter ?". "Bien sûr !". "Tu es gentil !".

En milieu d'après-midi, j'ai quitté la maison de retraite. J'ai embrassé ma mère. J'ai embrassé mon père. Je ne me suis pas retourné. Je me suis demandé combien de paquets de biscuits je devrais acheter pour avoir une chance de gagner un voyage en mongolfière, suivant l'annonce que l'on peut lire sur le paquet. En prenant place dans ma voiture, j'ai téléphoné à Françoise. Elle m'a dit :"Je prépare du thé". J'étais vidé. J'ai mis le contact. J'ai mis le disque d'Anzellotti dans le lecteur. J'ai quitté Nay. J'ai pris la route de retour. Il y avait peu de circulation. J'étais dans ma bulle. Au-dessus de Pau, un ciel d'orage montait de l'horizon. Plus j'écoutais Anzellotti, plus je voyais autour de moi des angelots virevoltant. Des angelots rigolards, facétieux, égrillards pour ne pas dire paillards. Des angelots sur fond d'église baroque. De kilomètre en kilomètre, je me refaisais une santé.

Une après-midi en accordéon. Vivi Felice !

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