dimanche 3 janvier 2010

lundi 4 janvier - à propos d'esszencia

J'ai dit hier toutes les qualités que j'avais trouvées à "Esszencia", en particulier celle qui le caractérise comme un objet culturel complexe et pas seulement comme une oeuvre musicale, même si cette qualité est sa caractéristique principale. Je voudrais revenir maintenant sur une idée, qui m'intéresse beaucoup, quant à l'écoute et à la composition propre à cet opus. Sept morceaux composent la "suite pour le vin", consacrée au plaisir de la dégustation et à la mise en correspondance entre ceux-ci et cinq crus. Cette suite comprend en effet une ouverture en forme de chanson à boire, puis quatre morceaux correspondant à quatre vins et enfin deux morceaux correspondant au dernier cru.

Considérons, par exemple, le texte de présentation de "Saumur - Cuvée Trésor", Bouvet-Ladubay, pièce pour accordéon solo, composée par Bruno Maurice. Je cite :"Deux idées maîtresses ont guidé l'écriture de cette pièce pour accordéon seul : d'une part la légèreté et la finesse des bulles, d'autre part la plénitude en bouche. Après une courte introduction présentant le vin encore en bouteille dans sa couleur brillante (arpèges majeurs dans le médium) et dans son pétillement délicat jusqu'au saut du bouchon, Bruno Maurice utilise les techniques contemporaines de l'accordéon (jeu de soufflet, écho entre les deux claviers) et l'écriture en phrases ascendantes pur construire, autour d'un fil conducteur constamment varié (bulles puis mousse) une pièce dans laquelle la partie centrale, calme, grave et prégnante, évoque la richesse, la plénitude et la puissance des arômes".

En fait, quelle que soit l'intention du compositeur et les images qu'il mobilise pour donner l'équivalent sonore du complexe de sensations que le vin a pu susciter chez lui, il me parait évident qu'il ne s'agit pas pour lui de donner par les sons une image du seul vin. Ce que traduisent les sons, ce ne sont pas des objets ou des phénomènes définis, mais les sensations qu'ils provoquent. Or, ces sensations peuvent résulter de la rencontre avec d'autres objets. Du coup, que l'on connaisse ou non le titre d'une oeuvre, on a tout loisir en tant qu'auditeur d'évoquer à son tour tel ou tel phénomène ou objet perçu par sa propre expérience, si bien que le plaisir de l'écoute est, me semble-t-il, moins lié à l'évocation de réalités particulières qu'à leurs qualités. Qualités qui peuvent correspondre à toute une série de réalités comparables par leur structure. Comme si l'écoute d'un morceau, loin de se réduire aux seules images évoquées par l'auteur, nous donnait l'occasion d'évocations multiples, potentiellement l'évocation de tous les éléments d'un axe paradigmatique a priori indéfini.

C'est en ce sens, pour essayer de rendre compte de cette expérience, que dans d'autres textes j'avais osé l'expression paradoxale d'abstraction concrète. Abstraction, car l'écoute ne nous impose pas telle évocation ou telle image, à l'exclusion de toute autre ; concrète, car il s'agit bien de sensations, d'une expérience immédiatement sensible, même si son objet est indéfini. Du coup, on comprend bien comment toute écoute d'une oeuvre musicale est le résultat d'une collaboration, voire d'une coopération, entre un compositeur, un interprète et un écoutant (participe présent exprimant, par définition, l'action).

C'est pour cela aussi que j'ai plaisir à lire et à écouter "Esszencia"...

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