vendredi 1 janvier 2010

vendredi 1er janvier - regarder écouter lire (2)

Continuons.




- "Les paroles et la musique", XIV, pages 90-91 et 93-94. "Les hommes parlent ou ont parlé des milliers de langues mutuellement inintelligibles, mais on peut les traduire parce qu'elles possèdent toutes un vocabulaire qui renvoie à une expérience universelle (même différemment découpée par chacune). Cela est impossible en musique où l'absence de mots fait qu'existent autant de langages que de compositeurs et, peut-être, à la limite, que d'oeuvres. Ces langages sont intraduisibles les uns dans les autres. Bien qu'on ne l'ait pas tenté ou fort peu, on pourrait concevoir qu'ils soient au moins transformables.

[...]

Au cours d'une conversation avec Wagner, Rossini aurait dit, selon le témoin qui l'a rapportée :"Qui donc, dans un orchestre déchaîné, pourrait préciser la différence de description entre une tempête, une émeute, un incendie ?... Toujours convention !" On concédera qu'un auditeur non averti ne pourrait dire qu'il s'agit de la mer dans celle de Debussy ou dans celle du Vaisseau fantôme : il faut un titre. Mais, ce titre sitôt connu, en écoutant La Mer de Debussy, on la voit, tandis qu'en écoutant Le Vaisseau fantôme, on sent son odeur".

Citant un certain Chabanon, musicologue aujourd'hui plutôt oublié, Lévi-Strauss écrit quelques pages plus loin :"Ce n'est pas à l'oreille proprement que l'on peint en musique ce qui frappe les yeux : c'est à l'esprit qui, placé entre ces deux sens, compare et combine leurs sensations", et qui saisit des rapports invariants entre eux. Ces rapports n'ont pas besoin qu'on leur cherche un contenu : ce sont des formes ; "un ordre diatonique de notes qui descendent ne peint pas plus la chute des frimats (sic), que la chute de tout autre chose." Un musicien veut-il évoquer le lever du jour ? Il peint "non pas le jour et la nuit, mais un contraste seulement, et un contraste quelconque : le premier que l'on voudra imaginer, sera tout aussi bien exprimé par la même musique, que celui de la lumière et des ombres". Les termes ne valent pas par eux-mêmes ; seules importent les relations".

On reconnait bien dans ce passage l'expression de la perspective structuraliste de Lévi-Strauss. J'y adhère spontanément, car j'y retrouve une idée que j'avais, je crois, développée dans un texte précédent. Je comprends tout à fait bien cette notion de rapports invariants, comme "objets" de la perception musicale. Il me semble en effet que les sons correspondent non à des objets concrets, mais, si j'ose le paradoxe, à des rapports sensibles entre des phénomènes. Ce que la musique donne à sentir, ce ne sont pas des objets, ni leur description, mais des relations immédiatement perçues. Non pas la mer, encore moins telle mer ; non pas telle tempête ou tel paysage ou tel objet que l'on voudra imaginer, mais un mixte de sensations que l'on peut éprouver en présence de la mer, d'une tempête, d'un paysage ou de quelqu'autre objet. C'est pourquoi j'avais, je crois, utilisé l'expression d'abstraction concréte. Une sorte de sensation spécifique et générale, et non particulière ou individualisée. C'est ainsi, par exemple, que j'écoute les titres de "Love Day". Par exemple, "Aurore" ou "Crépuscule" évoquent pour moi moins telle aurore ou tel crépuscule que les sentiments que je peux éprouver en ces moments, et qui sont immédiatement des sentiments qui connotent bien d'autres situations. C'est en ce sens que je comprends bien la notion d'invariant sensible comme "objet" de la perception musicale.

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